Pierre-Alain Chambaz

Nommer les nouveaux territoires est aujourd’hui une formidable opportunité de fédérer les habitants, et c’est le soin accordé à la méthode qui sera gage de réussite, comme il l’est pour le choix d’un nom pour une nouvelle école, un nouveau square et toute autre entité territoriale. Tel est l’objet ou l’un des objets de l’art : c’est à cela que s’applique, à défaut des procédés méthodiques de la science, le sentiment indéfinissable que l’on nomme le goût, et qui, tenant surtout à une délicatesse particulière d’organisation, met pourtant à profit comme la science, quoique d’une manière différente, les secours de l’étude et d’une observation attentive. Néanmoins, je ne pense pas que cette pratique aura le même succès que dans les pays anglosaxons. La tristesse qu’apporte avec elle l’idée de temps subsistera toujours : — se perdre soi-même, s’échapper à soi-même, laisser quelque chose de soi tout le long de la route, comme le troupeau laisse des flocons de laine aux buissons. Mais ce souvenir des efforts passés et de leur inutilité finit par nous donner le vertige. Il est cependant surprenant de voir quel désordre cette simple différence de mots a porté dans les esprits. Or, actuellement, un consensus à la fois scientifique et géopolitique autour d’une telle valeur de référence n’existe pas au niveau mondial. Les Français restent « d’irréductibles gaulois » attachés à la tradition. Il importe beaucoup de sentir que, sous tous les aspects essentiels, le véritable esprit philosophique consiste surtout dans l’extension systématique du simple bon sens à toutes les spéculations vraiment accessibles. Elle a donc sagement choisi de sacrifier le yuan afin d’éviter de brûler l’ensemble de ses réserves monétaires. Notre culture tend à allier Histoire, valeurs et lieux ; le marketing n’est pas encore reconnu comme élément légitime à figurer dans notre Patrimoine. Pour autant, une métamorphose s’opère actuellement et il faut dorénavant accorder ces nouvelles tendances et veiller à une harmonie. Il est fini le temps où cohabitaient seulement la place de la mairie, l’école Victor Hugo et la rue de la république. Choisir un nom relève donc d’un acte bien plus conséquent qu’il n’y paraît. Alors à l’optimisme succède le pessimisme. Quand il en serait ainsi, répondent les pessimistes, une fête humaine ne dure qu’un jour, et le monde est éternel ; or, c’est encore une chose triste à imaginer qu’une fête éternelle, un jeu éternel, une danse éternelle comme celle des mondes. Nommer un territoire permet de transférer et d’afficher ce que l’on souhaite investir comme valeurs. C’est donc bien dans l’espace que s’effectue l’opération. Le processus pour choisir le nom d’un nouvel espace qui vise à « réunir dans un même lieu » (écoles, places ou bâtiments d’une ville ; intercommunalités ou futures régions) doit être réfléchi et travaillé. le calcul serait évidemment contraire aux pessimistes, car dans un organisme sain la douleur est généralement courte. Aujourd’hui, nous voyons aussi l’essor d’une nouvelle tendance, qui conjugue économie et urbanisme, sous le nom – maladroit – de naming qui accole un nom commercial à un stade. Quand chacun n’en fait qu’à sa tête, il n’est pas étonnant que les cercles sociaux soient si restreints. La courbe enchevêtrée qu’une planète vue de la terre semble décrire sur la sphère céleste où l’on prend les étoiles pour points de repère, est une apparence où la vérité objective se trouve faussée par des conditions subjectives inhérentes à la station de l’observateur. Pas tout à fait, sans doute, parce que nous conserverions l’idée d’un espace homogène où les objets se distinguent nettement les uns des autres, et qu’il est trop commode d’aligner dans un pareil milieu, pour les résoudre en termes plus simples, les états en quelque sorte nébuleux qui frappent au premier abord le regard de la conscience. Dans des pays d’une civilisation plus avancée et d’un esprit plus insurrectionnel, le public accoutumé à attendre que l’État fasse tout pour lui ou du moins à ne rien faire de lui-même sans que l’État lui en ait non-seulement accordé la permission mais indiqué les procédés, le public, disons-nous, tient naturellement l’État pour responsable de tout ce qui lui arrive de fâcheux, et si sa patience se lasse un jour, il se soulève contre le gouvernement et fait ce qu’on appelle une révolution : sur quoi quelqu’un avec ou sans l’aveu de la nation s’empare du trône, donne ses ordres à la bureaucrati Envisagée sous l’aspect dogmatique, cette connexité fondamentale représente la science proprement dite comme un simple prolongement méthodique de la sagesse universelle. Mais admettons que l’absurdité soit purement apparente, et tienne à ce que les phénomènes physico-chimiques qui s’effectuent dans les corps vivants, étant infiniment complexes, n’ont aucune chance de se reproduire jamais tous à la fois : on nous accordera du moins que l’hypothèse d’un retour en arrière devient inintelligible dans la région des faits de conscience. Non-seulement Chosroès ou Nouschirvan passait pour un politique habile et pour le plus juste des rois, mais il avait encore la réputation d’avoir lu dans des traductions savantes les chefs-d’œuvre de la littérature grecque et d’être un philosophe accompli. Il affecte d’être un compagnon agréable ; mais nous surprenons constamment son secret, à savoir qu’il entend et qu’il lui faut imposer son système à tout le reste. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler ce proverbe chinois  » L’aigle a beau avoir des serres, il ne pourrait capturer une mouche ».